Dans cette deuxième méditation, David Bouillon a été inspiré par le verset peint sur la voûte entre la nef et le chœur du temple de Corsier-sur-Vevey :
Crois au Seigneur Jésus-(Christ) et tu seras sauvé toi et toute ta famille » (Actes 16.31)

Ce verset des Actes est peint sur l’ogive qui sépare la nef du chœur. Remarquons que ce qui est peint n’est pas tout à fait ce qui figure dans nos Bibles actuelles : le mot « Christ » a été ajouté (car il figure dans certains manuscrits grecs). Observons aussi que dans une ogive, une pierre en particulier joue un rôle essentiel : il s’agit de la clé de voûte. Une définition précise : « une clé de voûte est un élément unique qui permet de maintenir la cohésion des multiples éléments l’entourant et ce, par sa seule présence, ses seules caractéristiques intrinsèques ». Et que voyons-nous sur l’ogive de notre église ? C’est le nom de Jésus qui est peint au niveau même de la clé de voûte ! Ce constat suffirait pour que j’arrête ici ma médiation car cette affirmation devrait nous suffire : C’est Jésus qui, par sa seule présence, maintient la cohésion.
Malheureusement la clé de voûte de notre société, et même la clé de voûte de notre Eglise, ce n’est pas Jésus. Pour être plus juste, je devrais dire : ce n’est PLUS Jésus, ou ce n’est PAS SEULEMENT Jésus ! Il me faut donc vous le démontrer.
Je partirai du premier mot de notre verset : « Crois ». Toutes nos existences sont fondées sur un certain nombre de croyances. Pour certains, la croyance principale c’est le travail. Pour d’autres c’est l’anarchie. Pour les scientifiques ce peut être le progrès, pour une entreprise le profit, pour des politiques la croissance. Pour certains théologiens protestants, c’est la démarche critique appliquée à la Bible et à la foi qui constitue l’axiome décisif de leur démarche. Pour notre protestantisme réformé, ce sera encore l’affirmation du pluralisme, considéré comme seule manière de rendre possible la cohabitation de nos spiritualités si diverses. Le danger, c’est que chacun de ces « croire » va tôt ou tard s’ériger en clé de voûte de nos manières de voir le monde ou de résoudre certains problèmes.
Si nous revenons à notre texte du livre des Actes, nous voyons aussi certaines de ces « croyances » diriger la vie de celles et ceux qui s’en réclament. Dans la ville de Philippe, des personnes ont entière confiance dans le don de divination de leur servante ; ils croient que le don de cette femme est pour eux la poule aux œufs d’or. Les habitants de la même ville ont aussi foi en leurs coutumes, et c’est pour cela qu’ils rejettent les Juifs Paul et Silas (l’antisémitisme qui se développe fortement aujourd’hui est donc bien plus qu’une opinion ; c’est une croyance meurtrière). Le geôlier aussi a son système de croyances : il doit répondre sur sa vie des évasions de prisonniers et notre texte montre que cette croyance est suffisamment forte pour le pousser à passer à l’acte !
Mais de même que la prison s’effondre suite au tremblement de terre, nos voûtes dont la clé est constituée de nos croyances ou de nos idéologies, ne peuvent tenir bon face aux grands bouleversements qui traversent tôt ou tard nos vies.
Supposons maintenant que, conformément à ce que je viens de développer, vous choisissiez de placer Jésus comme clé de voûte de votre projet de vie, est-ce que cela suffit à nous prémunir de la ruine ? La réponse est sous vos yeux. En effet, bien que le nom de Jésus soit accompagné d’une grande puissance (voyez que c’est par ce nom que la servante exerçant la voyance a été délivrée v. 17), il convient de préciser les choses. Ce Jésus que Paul annonce au gardien de la prison il le qualifie de « Seigneur » et de « Christ » (si nous acceptons la version peinte dans cette église). Ces deux qualificatifs ont toute leur importance. Dans le langage de la théologie, le débat sera qualifié de christologique. Ce débat n’a pas concerné que les premiers siècles chrétiens et les premiers conciles. Ce débat est d’une grande actualité. N’avez-vous pas parfois entendu Jésus désigné par l’expression « l’homme de Nazareth » ? Derrière cette expression, très juste en elle-même, se cache souvent le malaise de nombreux chrétiens actuels à confesser pleinement la divinité de Jésus. En raison de l’esprit critique qui se veut un rempart contre l’obscurantisme et le fondamentalisme, on privilégie une christologie « basse », c’est-à-dire acceptable car dépouillée de toute vision mythique de Jésus. Le Jésus-Seigneur (en grec : kurios) n’a pas la cote car il serait trop lié à la notion de toute-puissance divine et que c’est ce qui pose problème dans une époque où Dieu semble avoir oublié d’intervenir pour empêcher les pires génocides de l’histoire.
Jésus est aussi confessé devant vous sur cette ogive par le titre de « Christ » (= Messie). Pour le judaïsme, le messie n’a rien d’un personnage de fiction. Au contraire, il est celui qui est attendu dans la trame des jours et de l’histoire pour renverser tout ce que la méchanceté humaine a instauré comme injustice. Pour le geôlier tout acquis à la cause de Rome, empire dont la puissance ne pouvait être contestée par personne, accepter Jésus comme Messie, c’est découvrir au travers des Ecritures que cet empire n’est qu’une illusion et que la crainte qu’il inspire (voyez dans ce chapitre comment tout est dirigé à coups de triques) va laisser place à la joie, cadeau de Dieu, le vrai maître de l’histoire. Ainsi, nous découvrons que Jésus n’est pas seulement le Seigneur, au sens d’un absolu, d’un principe philosophique, il est aussi celui qui bouleverse l’histoire et la conduit à son terme. C’est d’ailleurs pour cela que toutes les idéologies ont toujours cherché à supplanter Jésus et à s’ériger en clé de voûte à sa place.
Ainsi, le salut manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur a pour visée le projet de Dieu de manière globale. Trop souvent nous limitons le salut de Dieu à l’horizon de notre préoccupation immédiate : « tu seras sauvé, toi, ta femme et tes enfants », ou « tu seras sauvé, toi et tes voisins de quartier », ou (pour parler à la manière suisse) « tu seras sauvé, toi et ton canton ! », ou « toi et ta nation ».
En agissant ainsi, ces idéologies s’arrogeaient ce qui est pourtant le privilège de Dieu et de son Fils : le salut. Mais le salut que Paul proclame ne consiste pas à se prémunir de telle ou telle réalité qui nous menacerait. Ce qui doit être sauvé c’est TOI ! Car le problème c’est d’abord TOI et d’abord en TOI ! Dans cette perspective, le geôlier est au même plan que la servante exerçant la voyance. Et il en va de même pour chacun d’entre nous. Confesser Jésus, le reconnaître comme Seigneur et l’accueillir comme Messie, c’est la seule manière de vivre réellement libéré. Comme le soulignait le pasteur Chautems dimanche dernier en commentant la parabole de la brebis perdue : ce qui est au centre de l’annonce de l’Evangile et ce qui mobilise toute l’énergie de Dieu, c’est de retrouver ceux qui sont perdus et qui donc sont privés du salut.
Mais pour conclure il me reste encore à commenter la fin de notre verset : « et toute ta famille ». A un premier niveau qui est celui de notre texte, cela signifie que le salut attaché à l’Evangile n’a rien à voir avec ces démarches individualistes d’épanouissement personnel dont notre société est friande. Le salut que Dieu manifeste en Jésus vise toujours une communauté. Mais ici aussi une remarque sur le texte biblique s’impose : le terme grec traduit par « famille » signifie littéralement « la maison ». Pour vous et moi, cela ne fait pas grande différence, mais dans le langage de la Bible, il en va un peu différemment. La « maison » est d’abord l’affaire de Dieu : « Si le Seigneur ne bâtit la maison… » (Ps 127.1) C’est aussi ce que Nathan annonce à David de la part de Dieu : « C’est le Seigneur qui fera une maison pour toi ! » (2 Samuel 7.11). C’est aussi avec ce terme que Pierre s’adresse à la foule juive le jour de la Pentecôte : « Que toute la maison d’Israël le sache donc bien : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié ! » (Actes 2.36).
Placer Jésus comme clé de voûte de notre projet d’Eglise (locale ou nationale) ; inviter nos contemporains à se détourner de leurs croyances illusoires pour mettre leur foi en Jésus ; confesser droitement qu’il est Seigneur et Messie ; cela est très nécessaire. Mais nous ne verrons des fruits durables que si l’horizon de notre culte et de notre engagement est aussi large que le regard de Dieu : toutes les familles de la terre ! Sans cela, nous ne chercherons souvent qu’à faire perdurer nos paroisses, à maintenir à flots nos dénominations, à perpétuer nos traditions aussi nobles et spirituelles soient-elles.
Puisse cette parole peinte sous nos yeux depuis tant d’années renouveler la vocation de notre communauté et ouvrir notre cœur et notre espérance aux dimensions incommensurables des promesses du Seigneur. Car – comme le disait Jésus à Marthe devant le tombeau de Lazare, et comme il nous le dit face à notre christianisme européen moribond – « Je te dis que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu » ! (Jean 11.40)