Cet exposé du professeur Nicolas Thomas Wright nous offre une vision à la fois solidement biblique et surprenante du ministère du Saint-Esprit et – par conséquent – de celui des chrétiens. Accrochez-vous : il n’est pas tout simple mais vaut la peine !

Introduction

La Bible fournit une grande variété d’images pour nous aider à comprendre l’Esprit. Elle nous parle du vent, avec les termes ruach en hébreu et pneuma en grec, qui signifient à la fois « vent » et « esprit ». A Pentecôte, l’Esprit se manifeste comme des langues de feu, ce qui nous rappelle la colonne de feu dans le désert ou le feu qui descend du ciel quand Elie prie. Au baptême de Jésus la colombe nous rappelle la colombe que Noé a envoyée pour voir si la nouvelle création apparaissait après le méga-baptême du déluge. Sans oublier l’eau, les fleuves d’eau vive que Jésus promet à ceux qui croient en lui.

Dans leur façon de prendre en compte les données bibliques, les chrétiens disent parfois des choses justes mais en les articulant de manière fausse. Je pense à ce jeu qui consiste à reconstituer une image en suivant les numéros qui sont disposés sur une feuille. Si vous suivez les numéros consciencieusement, vous trouverez l’image adéquate. Mais il est aussi possible de relier les points d’une autre façon et d’aboutir à une image différente, que vous aviez peut-être à l’esprit au départ. Vous pourriez par exemple finir par dessiner une girafe à la place d’un lion. C’est ce que nous avons fait parfois en parlant de l’Esprit.

Le christianisme occidental a souvent vécu dans un monde radicalement divisé entre « naturel » et « surnaturel », où le but consiste à quitter la  » terre » pour aller au « ciel » ; dans l’intervalle, un Dieu plutôt distant intervient parfois, puis se retire à nouveau. Les gens parlent alors de l’Esprit comme s’il intervenait du dehors. Ce faisant, ils relient les points de manière erronée. Dans l’Écriture, on voit effectivement le Saint-Esprit qui nous surprend en agissant de manière souveraine (on-off) mais on le voit aussi à l’œuvre de manière plus profonde et plus stable, comme l’énergie qui fait advenir la nouvelle création.

Je propose donc de comprendre l’Esprit comme le souffle puissant de la nouvelle création. Quand la nouvelle création arrivera pleinement – les nouveaux cieux et la nouvelle terre qui nous sont promis – ce sera l’oeuvre de l’Esprit, lui dont la puissance a ressuscité Jésus, lui qui maintenant déjà produit la nouvelle création en nous (même si c’est pénible et coûteux) et par nous, par notre mission dans le monde. Pour bien comprendre cette mission, dynamisée par l’Esprit, je propose de la concevoir dans une perspective biblique beaucoup plus large, celle de la création et de la nouvelle création. Nous comprendrons mieux la théologie de la mission du Nouveau Testament si nous en visitons les racines dans l’Ancien Testament. Nous verrons comment la promesse biblique d’une nouvelle création et l’impulsion missionnelle suscitée par l’Esprit font partie du plan du créateur depuis le début et trouvent tout leur sens dans cette perspective.

Création et tabernacle

La création originelle est présentée comme la construction d’un temple. Dans le monde ancien, quand on a construit un temple, on y place une image du dieu, pour que ce dieu puisse être présent et agissant dans le monde environnant et pour que le monde puisse voir et vénérer ce dieu. Dans la Genèse, le Dieu Créateur place l’être humain, homme et femme, pour être son image dans le monde. Il est placé à la jonction entre les cieux et la terre, pour exprimer les louanges de la terre devant le trône des cieux et pour être le moyen par lequel la sagesse aimante des cieux va irriguer la terre. Toute la mission du peuple de Dieu est l’application spécifique, dans des circonstances nouvelles, de cette vocation humaine originelle. La célébration et la mission sont la vocation bi-directionnelle de celui qui porte l’image de Dieu.

A ce sujet, les conceptions occidentales du christianisme ont dessiné une girafe au lieu d’un lion : une girafe qui symbolise la vision du monde platonicienne, qui étire son cou toujours plus haut, en s’éloignant du sol pour toucher le monde soi-disant « surnaturel ». L’AT ne voit pas les choses ainsi ; il présente la vocation humaine dans des passages à connotation royale, comme le Psaume 8, qui expriment la vocation humaine comme étant de dominer le monde, les animaux en particulier. Cette fonction, qui est réservée au roi dans le monde ancien, est maintenant démocratisée ; c’est tous les humains qui sont appelés à être des porteurs de l’image.

Les théologiens occidentaux, marqués par l’héritage platonicien, ont eu beaucoup de peine à comprendre cette mission. La mission de Dieu dans le monde ne signifie pas que Dieu fait tout et que nous nous contentons de regarder. Mais elle ne signifie pas non plus que c’est à nous de tout faire, par nos propres forces, avec Dieu comme simple spectateur. Le souffle puissant de l’Esprit signifie à la fois que Dieu est à l’œuvre et que nous agissons, précisément parce qu’il y a une connivence – puisque nous sommes les porteurs de son image – entre ce que Dieu veut faire pour et par nous et ce que nous voulons faire lorsque nous sommes en harmonie avec lui (in tune with God).

Évidemment, en disant « quand nous sommes en harmonie avec Dieu », nous voyons immédiatement le problème ! La Bible montre, page après page, que les humains ont tourné le dos à leur vocation, ont écouté la voix du serpent, ont été chassés du jardin… et que les rois et prêtres d’Israël, eux aussi, ont abandonné leur véritable vocation et ont été exilés à leur tour. Que répond la Bible face à ce problème ? La réponse n’est pas que nous pouvons nous échapper du monde et aller au ciel. La réponse, c’est que le royaume de Dieu a été mis en route, « sur la terre comme au ciel », et que – par le Messie et par l’Esprit – le Dieu créateur a renouvelé la vocation originelle de l’être humain : être porteur de son image.

La puissante Présence divine dans le tabernacle

Reprenons les grandes lignes du projet de Dieu : au travers d’Abraham et de sa famille, Dieu veut créer une grande famille, vaste comme le monde. Et, par ce pays particulier qu’il lui promet, Dieu revendique tout le monde créé. La famille et le pays d’Abraham sont donc des poteaux indicateurs qui manifestent l’intention du créateur d’inonder et de transformer la création tout entière par son amour puissant. 

Dieu, le Créateur, veut renouveler les cieux et la terre de fond en comble ; mais comme il a choisi dès le départ de faire un monde où les éléments centraux de son projet doivent advenir par l’intermédiaire des humains porteurs de son image, il a appelé un peuple à être le peuple du ciel et de la terre. Il le prépare donc pour le Tabernacle, dans lequel sa Présence demeurera avec eux, au milieu d’eux, pour les conduire vers le pays de la Promesse. Le Tabernacle est donc construit, malgré le péché du veau d’or. Le Tabernacle est un modèle réduit du cosmos (cf. Philon) que Dieu vient remplir de sa présence (Exode 40).

Le temple de Salomon est lui aussi un modèle réduit de la création. Ce n’est pas un lieu de repli hors du monde, c’est un poteau indicateur de ce que Dieu veut faire pour toute la création : la terre sera remplie de la connaissance de la gloire Dieu comme la mer que comblent les eaux (Habacuc 2,14). Pour les premiers chrétiens, cette promesse a été accomplie en Jésus et elle est en train de s’accomplir par le souffle puissant de l’Esprit.

Jean et Paul : l’Esprit et la nouvelle création

En Jésus, la présence divine est enfin revenue ; c’est là une conviction centrale des premiers chrétiens. « La Parole est devenue chair et elle a planté sa tente (tabernacle) au milieu de nous » (Jean 1,14). Ce langage fait référence au tabernacle/temple et indique que, dans la personne de Jésus, la nouvelle création a commencé.

Ce que Dieu accomplit de manière unique en Jésus, il le fait ensuite par Jésus, par son souffle puissant, pour ceux qui suivent Jésus. Dans l’Évangile de Jean en particulier, nous trouvons la promesse de l’Esprit, qui va susciter la nouvelle naissance, générant une forme renouvelée d’existence humaine et mandatant les disciples de Jésus pour la mission, qui est précisément la mission de la nouvelle création dans le monde. 

En Jean 7, les fleuves d’eau vive coulent de Jésus comme ils coulent du Temple dans la vision d’Ezéchiel. Et les disciples, une fois que la mort de Jésus les aura purifiés, verront à leur tour l’Esprit jaillir de leur cœur. 

Quand Jésus souffle sur eux, en Jean 20, il procède comme Dieu lorsqu’il soufflait dans les narines des premiers humains le souffle de vie. Mais il s’agit maintenant de la vie de la nouvelle création, la vie par laquelle le projet originel de la création, contrecarré par le péché et l’idolâtrie des humains, reprend son cours. 

Quand Jésus dit aux disciples : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jean 20,21) et quand il les équipe de son Esprit pour qu’ils puissent assumer cette responsabilité, il exprime qu’ils doivent être pour le monde entier ce que lui, Jésus, a été pour Israël. Ils doivent être le peuple du nouveau Temple, le peuple du nouvel exode, un peuple dans lequel souffle l’Esprit de la nouvelle création. Voilà pourquoi leur tâche solennelle de pardonner ou de retenir les péchés est si important.

Dans l’épître aux Ephésiens, le Saint-Esprit est décrit comme le « gage de notre héritage » (1,14). Quel héritage ? Les chrétiens d’Occident ont souvent répondu : le ciel ! Mais, ce faisant, ils dessinaient plutôt une girafe qu’un lion, sous l’influence du platonisme, ou même du gnosticisme, opposant le ciel et la terre. Ephésiens dit au contraire que le projet de Dieu est de « tout réunir sous l’autorité du Messie, aussi bien ce qui est dans le ciel que ce qui est sur la terre. » (1,10). Le ciel et la terre ne doivent pas être dissociés ; ils doivent être réunis et l’Esprit est à la fois le signe et le moyen qui rend cet avenir déjà présent.

Si nous sommes appelés à être le peuple en qui le ciel et la terre se réunissent, cela devra se manifester par une façon de vivre qui reflète l’image de Dieu (ch.4) et par l’unité de l’Église, juifs et païens réunis en un seul corps (ch.2). Si vous vous engagez dans ce projet, préparez-vous au combat spirituel (ch. 6).

« Quand le souffle puissant de la nouvelle création rassemble les disciples de Jésus de toutes sortes en une seule famille, les autorités du monde, qu’elles soient spirituelles ou politiques, sont confrontées à une réalité qui les laisse sans voix. La nouvelle création parle d’elle-même. » (p.11).

Dans l’épître aux Romains (chapitre 8), le ministère de l’Esprit ne vise pas à produire simplement des expériences religieuses ; il ne se borne pas à ouvrir le cœur des gens dans le but que leur âme puisse aller au ciel quand leur corps sera mort. Son objectif final est le renouvellement du monde par le renouvellement des humains. Dieu a toujours eu pour but de gouverner le monde par l’intermédiaire de l’humanité, rendue conforme à l’image de son Fils (v.29). « Nous sommes appelés à être enfin ce sacerdoce royal, participant à la louange que la création rend à Dieu mais aussi au règne souverain de Dieu sur la création. Voilà la véritable vocation de l’Église, voilà sa mission dans le souffle de l’Esprit : non pas attraper les gens pour les faire sortir du monde et entrer dans un ciel platonicien, mais – grâce au souffle de l’Esprit – être des agents de renouveau pour les humains et pour toute la création, ici et maintenant. » (p.12).

Nous participons à cette mission de porteurs de l’image de Dieu, conduits par l’Esprit vers la nouvelle création, de deux manières : la souffrance et la prière. Nous sommes « héritiers de Dieu et cohéritiers de Christ, si toutefois nous souffrons avec lui afin de prendre aussi part à sa gloire » (Romains 8,17 SG21). Cette souffrance n’est pas juste un mauvais moment à passer avant d’accomplir notre tâche réelle. Comme ce fut le cas pour Jésus, la souffrance est la façon dont la douleur, la honte et la peine du monde sont concentrées sur le « temple-en-personne » (Jésus) ou le « temple-peuple », la communauté remplie de l’Esprit, pour que le nouveau monde puisse naître.

Parce que notre vocation est d’être le sacerdoce royal, notre vocation sacerdotale consiste à porter les prières et les louanges de la création devant le trône de Dieu. Mais si la création est dans la peine et la lamentation, qu’est-ce que cela implique ? Cela signifie que l’Église sera aussi dans la peine et la lamentation au cœur de la souffrance du monde. Et parce que nous sommes le peuple du nouveau tabernacle, le peuple dans lequel la gloire divine est revenue sous la forme de l’Esprit, l’Esprit gémit en nous qui attendons notre adoption, la rédemption de nos corps et le renouvellement de toute la création. Le gémissement et la lamentation sont au centre de notre façon de vivre la vocation exprimée dans le Psaume 8. Ce n’est pas la seule chose que signifie une mission conduite par l’Esprit ; mais si cette mission n’est pas centrée ainsi, elle n’est pas fidèle à l’Évangile. Le cri de Jésus (mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?) est prolongé par l’Esprit dans l’Église : le gémissement de l’Esprit dans le cœur de l’Église, au cœur de la souffrance humaine. « Et celui qui scrute les cœurs sait quelle est l’intention de l’Esprit : c’est selon Dieu en effet que l’Esprit intercède pour les saints » (Romains 8,27).

En tant que peuple du Nouvel Exode, qui est conduit par l’Esprit vers la nouvelle création, nous sommes appelés à partager et à porter la souffrance du monde par une prière torturée et souvent sans paroles.

            Les gens parlent parfois de l’Esprit comme s’il nous était donné pour que nous nous sentions heureux et détendus. Cela peut effectivement arriver mais cette attente ressemble étrangement à une tentative d’utiliser l’Esprit pour répondre aux aspirations occidentales modernes. Dans le NT, l’Esprit a conduit Jésus au désert après son baptême et l’Esprit conduit l’Église dans des lieux de souffrance et de danger pour que la nouvelle création puisse se manifester précisément dans ces endroits où l’on en a le plus besoin. Nous ne devrions pas être surpris que l’Esprit nous conduise dans des remises en question, des gémissements et des douleurs d’accouchement. L’Église est appelée à se tenir là où le monde souffre, précisément pour que l’Esprit, la présence vivante du Dieu aimant, puisse être là, gémissant vers le Père depuis les profondeurs de la souffrance du monde, de notre propre souffrance, des perplexités et des douleurs de l’accouchement du monde nouveau. Voilà ce qui advient lorsque le Souffle puissant de la nouvelle création nous est donné par le Père de Jésus, le Messie crucifié et le Seigneur ressuscité.

            Nous sommes appelés à être le peuple du « déjà et pas encore » : pas le genre de charismatiques joyeux et superficiels qui peuvent revendiquer l’Esprit pour des solutions instantanées dans toutes les situations (pensez à Jésus qui refuse d’appeler les anges à la rescousse dans le jardin de Gethsémané), mais des charismatiques sages et mûrs qui se servent du parler en langues, de la prophétie et de tout ce qui vient du souffle de l’Esprit pour accomplir la mission plus large d’être un sacerdoce royal qui exprime sa prière de lamentation au cœur de la lamentation du monde. Le but de tout ceci n’est pas que nous puissions quitter ce monde pour nous envoler vers un endroit sûr quelque part ailleurs. Le but, c’est que le monde nouveau puisse venir au jour à partir des entrailles agonisantes du monde ancien.

Cet exposé du professeur Wright (“The Powerful Breath of the New Creation”) a été publié dans l’ouvrage collectif Veni, sancte Spiritus ! Contributions théologiques à la mission de l’Esprit, Münster, Aschebdorff Verlag, 2018, pages 1 à 15. Il est résumé ici en français par Gérard Pella.

Pour une compréhension plus large et plus profonde du Saint-Esprit

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